mercredi 1 août 2007

Table ronde n°1 : « Consommation multimédia : un peu, beaucoup, à la folie ? »


Participants :

- Didier Quillot, Président de Lagardère Active

- Emmanuelle Guilbart, Président du Pôle Jeunesse Lagardère Active

- Natalie Bevan, Directeur d’études et de clientèle de Médiamétrie

- Tiphaine de Raguenel, Directrice des études du Pôle Jeunesse Lagardère Active

- Walter Detomasi, Ethnologue à Ethnologie Appliquée

Modératrice : Anne Gintzburger

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- D. Quillot : Merci d'être venus assister à ce premier colloque organisé par la chaîne Gulli, « enfants, écrans : qui dévore qui ? ». Avec un titre provocateur comme ça, je pense que les débats seront riches, et productifs, surtout. Merci en tout cas surtout d’être venus, alors que ce n'est pas évident de se déplacer dans Paris aujourd'hui. Je voulais juste dire quelques mots, pour introduire notre colloque, et passer ensuite la parole à Emmanuelle Guilbart, la présidente des chaînes thématiques du groupe Lagardère, qui donnera le déroulé et le conducteur de la journée, et qui nous expliquera pourquoi Gulli a décidé d’organiser ce colloque.


Je vais dire un mot sur le groupe Lagardère. Nous sommes, vous le savez, un groupe de médias présent dans la presse, la radio, et la télévision. En télévision nous avons un navire amiral : c’est Gulli, en partenariat avec notre partenaire France-Télévisions, et je remercie Patrice Duhamel de nous faire l’honneur d'être là ce matin. Gulli, ce n’est pas seulement la première chaîne aujourd'hui en audience sur la TNT, c'est surtout une chaîne dont on souhaite, avec France-Télévisions, qu'elle devienne une chaîne citoyenne et responsable. Une chaîne qui ne se contente pas de délivrer de l'audience, des programmes, même si la grille des programmes est magnifique, comme le prouvent les résultats d'audience. On veut aussi que Gulli ait une dimension supplémentaire, une dimension citoyenne, responsable, et c'est le sens de l'organisation de ce colloque sur la relation entre nos enfants et les écrans.


Je voudrais ensuite enfoncer quelques portes ouvertes, pour vous faire partager deux ou trois convictions, et donner ensuite la parole à Emmanuelle. D’abord, quand on parle d'écrans, on a peut-être un peu tendance, parce que nous sommes des gens de télévision, à ne pas voir le nombre d'écrans que nos enfants ont à leur disposition tous les jours : ils n’ont pas un seul écran, ils ont cinq écrans : un écran de télévision, un de cinéma, car nos enfants vont au cinéma régulièrement, ils ont un écran d'ordinateur, un écran de téléphone mobile, et un écran de jeux vidéo. Regardez vos enfants et vos petits-enfants, ils passent en effet plus de six heures par jour, c’est la moyenne entre les jours de semaine et les week-ends, avec les yeux sur un écran. Le temps écran représente 1/4 du temps total que passe un enfant. Et dans le temps écran, il n'y a pas que le temps passé devant la télévision. Cette génération, que moi j'appelle la génération digitale, est née avec le multi-écran. Il y a encore vingt ans, les enfants naissaient avec la télévision, aujourd’hui les enfants naissent dans une société multi-écran. C'est quelque chose qui est extrêmement interpellant. Pourquoi ? Parce que cet environnement numérique, les enfants n'ont aucune difficulté à l'appréhender. C'est absolument stupéfiant de voir comment les enfants, dès leur plus jeune âge, savent se servir d'un ordinateur, télécharger, télécharger des films d’un ordinateur sur un téléphone mobile et vice versa. Derrière la « génération digitale », il y a une dimension d’ergonomie et de complexité qu’eux ne connaissent pas, que nous qui sommes déjà vieux connaissons mais qu’eux ne connaissent pas. C’est le premier point. Je veux dire par là que c'est un sens de l'histoire qui est indiscutable : le temps écran ne diminuera pas, parce que les enfants sont de plus en plus à l'aise avec l'utilisation de tous ces écrans. Ils sont à l'aise pour les utiliser, ils y trouvent de quoi s'informer, se divertir, et surtout échanger avec leurs tribus, comme ils disent. Pourquoi je pense que le temps écran ne va pas cesser d'augmenter : parce qu'il correspond à deux logiques de l'enfant. D’abord, « mon » blog, « mon » écran, « mon » Skyblog, « mon truc à moi », mais aussi mon chat par SMS ou sur MSN. Ca correspond à une double attente des enfants : je me personnalise, je m'individualise, je fais mon truc à moi, mais aussi je communique avec ma tribu. On est en face d’un sens de l'histoire, qui est peut-être dévastateur, mais en tout cas qui est prégnant, et qui ne va pas diminuer.


Ensuite, est-ce que ce temps écran qui augmente, cette génération digitale qui ne va cesser de grandir comme ça, peut être dangereux? La réponse est oui. Dans les débats que nous aurons tout à l'heure, les intervenants, les scientifiques, les médecins qui vont venir, les psychologues, vont certainement répondre aux questions suivantes : comment faire pour que ce soit moins néfaste, pour qu'en matière d'éducation on n’assiste pas à un nivellement par le bas, parce que tout le monde a le même accès aux mêmes choses et en même temps, comment faire de ces écrans des outils pédagogiques, au service de l'Education nationale. C'est dans ce sens-là, que je dis que Gulli a un rôle citoyen, en organisant ce type de débats : il faut que nous aidions à poser le problème, à réfléchir, et si nous pouvons aider à résoudre problème… Je pourrais parler de la violence, de tout un tas de phénomènes de société, qui vont bien au-delà de notre rôle de chaînes thématiques.


Voilà pourquoi on a organisé ce colloque. J'aimerais juste à la fin de la journée qu'on ait apporté une pierre au débat, qui est celui de : comment faire en sorte qu'on ne réponde pas à « qui dévore qui ? », mais plutôt que l'enfant, et les parents, mais surtout l'enfant, maîtrise mieux sa consommation d'écran. Voilà le seul objectif que je fixe à cette journée: tracer des pistes pour faire en sorte que cette génération digitale maîtrise mieux les écrans, car je suis convaincu qu'un jour on ne verra plus partir nos enfants à l'école avec un sac de bouquins mais plutôt avec un écran d'ordinateur.



- E. Guilbart : A mon tour de vous souhaiter la bienvenue, et pour compléter ce que vient de dire Didier, pourquoi on organise ce colloque aujourd'hui? Le sujet des enfants et des écrans n'est pas nouveau. En effet, qui n'a pas entendu que la télévision rendait bête, passif et récemment obèse? Que les jeux vidéo rendaient agressif, qu’Internet est une jungle avec de dangereux prédateurs? Néanmoins, ce sujet résonne dans l'actualité : je ne sais pas si vous l’avez vu, rien que la semaine dernière, un nouveau livre: « Génération télévision, la relation controversée de l’enfant avec la télé » ; une étude aussi qui est sortie la semaine dernière sur les risques d’agressivité des écrans quant aux enfant de 2 à 5 ans. L’UNAF, notre partenaire sur ce colloque, nous a confirmé qu’il y a dans les remontées de ses structures locales, des questionnements très nombreux, voire des inquiétudes des familles sur tous ces sujets. Donc c'est un sujet d'actualité, comme le disait Didier, en tant que média de premier plan, en tous cas en Internet et en télévision, ces questions nous nous les posons forcément, et nous pensons avoir une certaine responsabilité à y apporter des réponses. D'ailleurs c'est dans le même esprit que nous avons lancé un observatoire Gulli de l'enfance, qui est une structure d'études, qui va creuser à travers des études qualitatives assez poussées, tout ce lien qui unit les enfants aux écrans, et on en verra tout à l’heure les premiers résultats en exclusivité.


L'objectif de ce colloque est de rassembler deux populations qui finalement ne se croisent pas si souvent, d'un côté les spécialistes de l'enfance qui vont témoigner aujourd'hui, des enseignants, des parents, des éducateurs, des soignants, et de l'autre, les professionnels des médias pour enfants, qu’on s'est attachés à choisir vraiment originaires des quatre écrans qui sont la télévision, l’Internet, le portable et les jeux vidéo. Sans oublier les enfants qui faute d'être présents physiquement dans la salle interviendront à travers des témoignages filmés. J'espère que cette journée nous aidera à réfléchir, à trouver des idées ensemble sur ce sujet qui nous concerne tous. Toutes les questions vont être abordées autour de quatre tables rondes, il y aura des pauses et un déjeuner qui ponctueront cette journée. Je tiens à remercier nos partenaires, l’UNAF que j'ai déjà cité, mais aussi Télérama et Europe 1, qui suivent ces sujets depuis longtemps. Nous aurons aussi l'honneur d’avoir Monsieur le Ministre de l'Education nationale : à 17 heures, Xavier Darcos conclura cette journée. Et puis un dernier mot, qui n’est pas de moi, mais de Marcel Rufo, qui est le président du comité d’éthique de Gulli, qui parraine cette journée et qui n’a pas pu être là : il m’a envoyé un texte à votre destination. Je vais avoir du mal à faire l'accent marseillais, donc je vais tenter de refléter le ton de Marcel…


« Mesdames et Messieurs, mille excuses, je ne suis pas avec vous, et je le regrette vraiment. Mon désordre m'a fait accepter, antérieurement à votre passionnante journée, une mission d’enseignement chez un de mes élèves devenu collègue universitaire. Mais en lisant le programme, je suis tranquille, et j'aurais écouté avec grand intérêt les intervenants. J'aurais dit entre autres que la télévision ne fragilise pas, mais que des fragilités peuvent se révéler grâce à elle. Un parent qui me dit : « il est accro à la télévision », je rappelle qu'on peut rêver devant le petit écran. Les écrans peuvent être infantilisants, mais la régression est souvent un temps utile pour l’évolution. Sans être là, voilà que je parle trop. Bonne journée à tous. »


Je déclare le débat ouvert. Je vais inviter Anne, qui va animer cette journée, à nous rejoindre. Le débat est ouvert, bonne journée à tous.



- A. Gintzburger : Merci Emmanuelle, merci Didier. Je vous souhaite à mon tour la bienvenue pour cette journée dont vous avez bien compris qu’elle était consacrée à nos enfants et leurs écrans, multiples, et omniprésents. La journée va se dérouler de la manière suivante : nous aurons quatre tables rondes, au cours desquelles interviendront des spécialistes de toutes ces questions, et puis nous entendrons aussi les enfants, puisqu'ils sont à l’école aujourd'hui. Avant d'accueillir nos trois premiers invités pour la première table ronde, je vous propose de regarder ensemble un clip, et d'écouter nos enfants nous parler de leurs écrans favoris.



Voix des enfants apparaissant dans le clip…

- Dans ma chambre, j'ai deux télés, deux consoles, une chaîne hi-fi, et un ordinateur.

- Je regarde la télé de temps en temps le matin avant d'aller à l'école.

- Je rentre, j'allume la télé, et après je pose mon cartable, je pose mes chaussures, après je goûte, après je fais mes devoirs, et après je joue aux consoles.

- En rentrant de l'école je prends mon goûter, et j'allume la télé, pour que ça mette un peu d'ambiance. Ca fait un peu de bruit en fait…

- Après je fais mes devoirs et après je vais à l’ordi, forcément, et puis il y a des petits moments, où j’envoie des SMS, des MMS…

- Je joue deux heures par jour aux jeux vidéo.

- La moyenne, c'est environ trois heures et demie.

- Le week-end,je peux y passer…du matin au soir devant l’ordi.

- On me dit souvent que je devrais aller jouer dans le jardin au lieu de regarder la télé.

- Je faisais pas attention au temps que j’y passais, donc maintenant, je mets un réveil, mais j’arrête jamais pile quand il sonne… (rires des amies) Ben, c’est pas drôle !

- Ma mère, elle a dit 37 fois « venez à table », et nous on restait devant la télé. Donc ils en ont eu trop marre, et ils ont enlevé la télé. Et tout le monde me dit : « Quoi , t’as pas la télé ??? ». Ben non, j’ai pas la télé. C’est l’hallu… Les autres me disent : « Mais c’est horrible !!! Comment tu fais ? ». Je fais sans, quoi.



- A. Gintzburger : Voilà : « comment je fais, c'est horrible sans la télé ! »… Notre première table ronde, que j'ai le plaisir de vous présenter : « Un peu, beaucoup, à la folie... Les écrans, la télé, l’ordinateur, Internet, les jeux vidéo… » Nos trois premiers invités, que je remercie d'être là, vont nous faire un état des lieux de cette consommation tous écrans. Nathalie Bevan, bonjour, Tiphaine de Raguenel, et puis Walter Detomasi, vont nous accompagner pour faire un état des lieux de cette consommation de nos enfants.

Natalie Bevan, vous êtes Directeur d'études et de clientèle de Médiamétrie, spécialiste des questions menées auprès des enfants dès quatre ans, et auprès des ados de treize quatorze ans. Comment nos enfants, nos ados, sont-ils équipés, comment se comportent-ils devant les écrans ? Ce sont les deux premières questions.



- N. Bevan : Tout à fait. Je suis heureuse d'être parmi vous aujourd'hui, bonjour à tous. Il m’incombe d'inaugurer cette belle journée, et donc d’introduire les éléments du débat, de revenir sur les possibilités d'accès qu'ont les enfants dans leur contexte familial. Je vais essayer de vous présenter, mais surtout de vous rendre un peu présents ces enfants, qui ne sont pas dans cette salle mais qui vont témoigner tout au long de cette journée. Je vais vous dire non seulement qui ils sont, combien ils sont, mais surtout dans quel tissu familial ils évoluent, tant dans la structure que dans l'accès à ces biens numériques. Et surtout la question fondamentale, c'est : aujourd'hui, à quoi ressemble la journée d'un enfant au contact de ces écrans, on a évoqué cinq écrans, et effectivement, ils les marient à loisir tout au long d'une journée.


Alors, ces enfants, qui sont-ils? Si on les prend dans une acceptation large, quelques chiffres pour commencer, au sens enfants de moins de dix-huit ans, cette population représente à peu près 12 800 000 individus, soit près de 22% de la population française aujourd'hui. Ces dernières années la démographie a été plutôt favorable, porteuse. On a donc des moins de trois ans à hauteur de 2 300 000 individus, la tranche des 4-10 ans représente à peu près 5 300 000 enfants, et puis les 13-14 ans de l'ordre de 2 800 000. Ces enfants, ils cohabitent dans une structure familiale, où il y a bien sûr la notion de fratrie, et donc l'idée c'est de voir un peu avec quelles tranches d'âge ils cohabitent. Naturellement, la tranche des 0-3 ans, est celle du premier enfant, donc un enfant unique. Mais sur la partie droite on voit que les plus âgés, notamment les 15-17 ans, ont plutôt évolué dans un contexte d'enfant unique. On sait que bien évidemment la notion de fratrie est très importante, la notion d'âge subjectif du fait de la fratrie, dans le sens se projeter vers un autre mode de vie, est extrêmement structurante, et modifie progressivement les rapports aux choses et notamment à ces écrans.

Ces enfants, à quels parents ont-ils droit, selon la tranche d'âge? Nous avons mis en place ces dernières années une typologie familiale. On a dégagé trois structures parentales : ceux qu'on appelle les nouveaux parents, ceux qui accueillent les premiers enfants ou qui, en tout cas, doivent accompagner des enfants qui ont tous dans le foyer moins de 11 ans ; les parents confirmés, qui, pour le coup, ont à la fois un enfant au sens de moins de 11 ans, et également un adolescent à gérer, avec toutes ses émotions dans la transition ; et puis les parents expérimentés, qui ont passé le cap de l'adolescence, et doivent maintenant accompagner les « adulescents ». Naturellement, les 0-3 ans sont plutôt l'âge du premier enfant et donc des nouveaux parents, mais dans le cadre des 4-10 ans, on voit que c'est encore un type nouveaux parents qui doit les accompagner, alors que les 11-14 ans, on est déjà dans les parents quasiment expérimentés, à titre majoritaire. Donc, on va dire que les parents ont déjà radicalement évolué dans leur accompagnement.

Le profil des foyers, c'est des foyers qui sont en moyenne de l'ordre de 4 personnes, et c'est d'autant plus vrai sur les dernières périodes démographiques, la plus jeune génération, qui est née après le mini baby-boom dans l'ère moderne de l’après 2000 ; sur les tranches un peu plus hautes des foyers, notamment sur ceux nés avant le mini baby-boom, on est plutôt sur une structure visant à être de l'ordre de 3 personnes au foyer. Un point qui est fondamental également, c’est de savoir quel est le tissu familial sur lequel ils évoluent à ce jour : et l’on s’aperçoit qu’au moins 13% des moins de 18 ans vivent dans une structure monoparentale. L'âge des enfants, on va le voir, qui est confronté à cette structure monoparentale, est plutôt l'âge des 11-17 ans : on voit effectivement que ce taux augmente fortement, donc au moment où il y a beaucoup de choses qui se passent dans la tête de ces mineurs, il y a effectivement beaucoup de modifications au niveau de la structure familiale.

En termes également de profil socio-démographique, sans vouloir vous abreuver de données statistiques, mais simplement c'est un peu pour vous faire sentir ce tissu familial, sur la catégorie socio-professionnelle du chef de famille, ce sont les tranches d'âge qui sont les moins de 50 ans, ces parents, suivant l’âge des enfants, ont entre 30 et 49 ans, suivant la tranche d'âge qu'on observe. Ce ne sont pas des tranches d'âges affectées par la notion de retraite, donc c'est relativement équilibré. Un point important souvent évoqué par tous les professionnels de l'enfance, c'est l’importance du statut de la maman, qu'on peut reprendre sur le terme de « ménagère », puisque effectivement le lien maternel est structurant dans l'accompagnement, surtout dans les premières années, pour avoir l'apprentissage et le décryptage de toutes pratiques et de l'éveil aux choses. Là encore, on voit qu'effectivement, ce sont des classes plutôt socioculturelles élevées qui ces dernières années accompagnent ces enfants dans la découverte des choses. Sur la tranche des plus petits, on voit qu'il y a une présence maternelle beaucoup plus importante : près de 40% des ménagères qui sont dites inactives, donc soit en congé parental, mais d'autres conséquences économiques amènent la présence de la maman au foyer, à faire des choix et des arbitrages, notamment en termes économiques, en termes d'assurer les charges de garde. Il y a quand même une présence maternelle assez importante sur les tranches d'âge les plus basses. Voici donc le contexte familial dans lequel ils évoluent et comment ils se répartissent.

Je dois vous signaler qu'effectivement la nature a bien fait les choses, les générations sont très équilibrées en termes d'hommes et de femmes, de petites filles et de petits garçons. Ca promet effectivement une belle mixité, et un bel échange dans les rapports.


Le deuxième point qui est effectivement le coeur de notre sujet, c'est : ces enfants, quel accès aux écrans? On a évoqué cinq écrans, la question est de savoir surtout si tous les enfants ont accès à tous les écrans, et s’il n'y a pas des phénomènes qui permettent d'identifier une accélération de l'équipement des foyers. Vous allez voir très rapidement que l'entrée des biens numériques dans les foyers est souvent liée à l'âge des enfants, c'est-à-dire que les parents, de manière assez naturelle, spontanée, c'est souvent de leur fait que les biens numériques entrent dans les maisons, eh bien, ces foyers se suréquipent. J'espère qu’effectivement vous pouvez regarder ce graphique. Le premier écran du foyer reste naturellement l’écran familial, le grand écran de télévision. Cet écran, il est relativement riche, puisque les foyers avec enfant de moins de quinze ans, ont accès à ce qu'on appelle une offre élargie, un ensemble de chaînes qui sont reçues via le câble et le satellite. Ces foyers avec enfants privilégient plutôt un accès satellitaire qu’un accès câble.

Le deuxième écran du foyer, je parle bien en termes de foyer, c’est l’écran de téléphone mobile. Ce n'est pas forcément eux qui possèdent un téléphone mobile, mais en tout cas ils voient leurs parents évoluer avec ce type d'équipement, et c'est donc ce deuxième équipement qui est présent au sein du foyer.

Le troisième équipement, naturellement c’est l'ordinateur, et cet ordinateur est relativement bien équipé, puisque on voit une très grande majorité qui ont un accès à l’Internet haut débit. Les foyers font le choix de l'investissement, et le choix de l'investissement de qualité, c'est-à-dire qu'on est en phase avec la dynamique globale d'équipement des foyers et du choix et des arbitrages. On ne mégote pas, on va dire : les écrans sont de belle qualité.

De ce point de vue-là, sur le trait caractéristique de l'équipement de ces foyers, on constate que l'âge des enfants présents dans les foyers est assez déterminant. Notamment, on peut voir que l'équipement de la TNT, ce sont des tranches d'âges inférieures à 10 ans, où l'accès à la TNT, qui offre donc une chaîne thématique, une chaîne jeunesse supplémentaire en accès direct pour les enfants pour un budget fixe (c'est simplement l'acquisition d'un adaptateur qui permet l’accès à la chaîne qui nous accueille aujourd’hui), on voit qu’effectivement c'est déterminant. Quand l'âge des enfants évolue un petit peu plus sur une tranche haute…mais on se replace dans un contexte historique, c'est-à-dire les 11-14 ans n'avaient pas la TNT à l'époque, et les familles avaient déjà fait le choix d'un accès à une offre plus riche via câble satellite.

Le troisième point que j'évoquerai, c'est le téléphone mobile, et de plus en plus tôt vous pouvez voir des enfants qui vont eux-mêmes posséder ce téléphone qui va devenir un véritable « doudou ». Vous avez pu voir éventuellement des offres opérateurs qui proposent des systèmes de forfaits bloqués : un petit téléphone portable, très doudou, très personnalisable, très ludique, qui va bien avec l'esprit des lolitas, car on sait que les filles sont très fans du portable. Là, ce n'est pas forcément eux qui le possèdent, mais effectivement le lien nécessaire et l'acuité des parents à rester en contact avec leurs enfants passe avec ce téléphone, et ils s’équipent au fur et à mesure que leurs enfants grandissent.

Et puis sur l'ordinateur aujourd'hui, je pense qu'il n'y a plus aucun parent qui imagine sérieusement que son enfant puisse s’en passer. Enfin, ils offrent l'accès à leurs enfants à l'ordinateur, un accès là encore de qualité, sur les tranches les plus élevées qui sont au lycée, avec un accès Internet haut débit. Donc vous voyez que les parents investissent pour leurs enfants sur ces écrans qu'ils affectionnent dès le départ.

Le premier écran du foyer, on a dit que c'était la télé. Qui plus est, au-delà de ça, on multiplie ses écrans télé. On va commencer par l'écran dans le salon, et puis la chambre des enfants. Il est vrai que la télévision dans le format de l'écran a beaucoup évolué. C'est un produit qui certes est à maturité, mais qui est en phase de renouvellement. Le téléviseur du salon, que l'on renouvelle pour un écran plat HD, eh bien cet ancien téléviseur va souvent passer dans la chambre des enfants. On voit que là encore, selon l'âge des enfants présents dans le foyer, le multi-équipement augmente très rapidement. Effectivement, quand on est dans un foyer qui contient des enfants de 11-14 ans, on a près de deux écrans et demi de télévision dans les foyers. Vous voyez quelque chose d'extrêmement dynamique, et là encore, ces foyers avec enfants prennent le parti pris d'équipement, là aussi de qualité, dans la forme de l'écran, avec les écrans plats, le home cinéma. Ce sont des choses très importantes.

On a dit qu'il y en avait cinq. Je dirais effectivement, mais il y a aussi un sixième écran : le baladeur MP3. Je le qualifie d'écran, parce que non seulement il y a un petit écran sur ces baladeurs, qui deviennent de plus en plus sophistiqués. On peut avoir des images dessus, et il faut recourir à l'ordinateur pour les charger en musique. Le MP3 est présent de manière croissante dans les foyers. Vous avez aussi, ce qui va très bien avec l'ordinateur, la Web Cam. Et bien sûr l'accès TV sur ordinateur, et notamment, les clés USB TNT qui viennent équiper ces systèmes ordinateur et permettent d'accéder aussi à ce fameux grand écran, sur un plus petit écran. Alors la console de jeu n'est pas en reste, loin s'en faut : elle équipe les foyers, et sous toutes ses formes. C'est-à-dire, que là aussi, les foyers qui se sont équipés, on va dire maintenant il y a une dizaine d'années, souvent par les parents au départ et des papas notamment, ont décliné toutes les offres de consoles de jeu, sous des formes portables et, c'est-à-dire que là encore l'enfant est accompagné toute la journée par un écran, disponible en situation de mobilité. Là encore, plus l’âge de l'enfant monte en gamme, plus l'accès à ces écrans est sur un trend assez intense, et vous voyez que même finalement sur le premier écran complémentaire à la télévision qui est entré dans les foyers, la console de jeux, la progression est extrêmement forte. On n'est pas du tout encore à saturation, la technologie évolue sans arrêt, les déclinaisons et les interfaçages permettent une évolutivité qui est complètement en phase avec les attentes et l’attrait ludique pour ces activités. Donc, vous voyez, les enfants sont même bien plus équipés, ou en tout cas, on leur propose un accès bien plus important que l'on ne l’imagine spontanément.


Alors maintenant, on sait qu'ils sont multi-équipés, mais à quel moment utilisent-ils ces écrans ? C'est effectivement fondamental, et vous allez le voir tout de suite à travers ce premier exposé. Je vais là plutôt m’exprimer sur les 13-14 ans, à travers l’étude « Media In Life » qui nous permet effectivement de repositionner le contexte de vie des Français, de l'ensemble de la population française, au contact des activités média ou multimédia, et donc la tranche des 13-14 ans va illustrer, et donner une idée sur la journée moyenne des plus jeunes. Ce qui est important, j’attirerai tout de suite votre attention sur deux points. Ce que l'on a rassemblé dans les activités média, on regroupe la télévision, l'Internet, la radio, le cinéma et la presse : c’est l'ensemble de ces activités. Et dans les activités ou pratiques hautes multimédia, nous allons avoir le téléphone mobile, le jeu vidéo, la vidéo, la musique et l'ordinateur.

Vous voyez qu’effectivement sur cette journée moyenne, vous avez des consommations, des contacts avec l'activité média ou multimédia, qui commencent extrêmement tôt dans la journée. Vous êtes à peu près à 17% avant 7h du matin. Et ce même 17%, vous allez le retrouver après 23h. C'est-à-dire qu'effectivement, cette tranche adolescente a des pratiques extrêmement ou matinales, et/ou nocturnes. C'est-à-dire que la durée de contact avec le monde extérieur, dans une certaine manière, ou imaginaire en ce qui on concerne les jeux vidéo, prend une part très importante. Et là on rejoint la réflexion de toute à l’heure, sur le « 6h par jour » : on voit comment ça peut s’étaler, et que ça commence extrêmement tôt, avec un pic à 70% aux alentours 21h. Vous voyez qu’effectivement cette journée est extrêmement tactile et extrêmement riche. Ces écrans, ils les marient tout au long de la journée. Vous voyez ici, c'est le bel arc-en-ciel que je vous propose là, en jaune les moments de la journée et le nombre d'enfants de 13-14 ans qui sont au contact de la télévision, tout au long de la journée. On voit donc que cette pratique écran reste la première pratique. Mais vous avez également la pratique des jeux vidéo, qui est en bleu : le bleu foncé avec les jeux vidéo, vous voyez cet écran-là, et puis également la musique, avec ce fameux baladeur MP3, qui les accompagne, à double titre : la musique souvent est illustrée en terme de construction identitaire, leur choix du style musical leur permet de se construire comme, ou différemment, des parents, et d’autre part les accompagne parce que tout au long de la journée, ils sont « pluggés », ils écoutent cette musique, et ils échangent autour de cette musique. Vous le voyez, le nombre et la quantité de ces contacts sont loin d’être négligeables.

Ces pratiques média des 13-14 ans, selon le jour… Bien évidemment la télévision reste quelque part le premier écran pratiqué, mais il y a aussi l'Internet comme deuxième écran. Vous voyez aussi que la presse a des contacts réguliers, notamment sur les 13-14 ans le phénomène de la presse gratuite est loin d'être négligeable, mais si l'on s'en tient aux deux médias qui comportent un écran, la télévision et l'Internet, on voit qu'il y a phénomène amplificateur sur les jours non scolarisés, d'autant plus, effectivement, dans le cas des mercredis ou du week-end.

Sur la pratique de la télévision de ces 13-14 ans, elle reste encore de manière majoritaire à domicile, et elle est la plupart du temps accompagnée. C'est une consommation qui reste relativement familiale, et elle est d'autant plus familiale que les jours ne sont pas travaillés par les personnes présentes au foyer. Cependant, il y a un trait intéressant qui semble émerger : vous voyez qu'il y a quand même des pratiques hors domicile de la télévision, ils regardent aussi la télévision en dehors de leur foyer, notamment sur les jours scolarisés. Le mercredi, en revanche, on est à 10% de pratiquants hors domicile, mais ce n'est pas forcément la pratique première. C'est-à-dire que le mercredi, il semblerait que les enfants pratiquent en dehors du domicile de l'Internet. Donc on va dire : les jours scolarisés, les pratiques hors foyer concernent la télévision, et puis le mercredi on va rajouter un écran supplémentaire, la télévision reste toujours présente, mais l'écran supplémentaire, c’est Internet. Et là encore, ce sont des pratiques collectives, et notamment la notion de jeu vidéo peut être très importante dans ce phénomène. Au final, l'Internet reste plutôt une pratique solitaire, c'est-à-dire dans la notion d'accompagnement : ils ne sont pas forcément avec un adulte, ou toujours un copain, c'est quand même une pratique individualiste, personnelle, où on a à la fois envie de s’isoler, de recréer son monde, que ce soit en allant créer son blog, ou en allant faire du chat, du Messenger, ou bien effectivement pour continuer à télécharger sa musique. C’est un univers qu'ils veulent s'approprier, et qu'ils personnalisent, de manière vraiment individuelle. Sur les autres pratiques multimédia, musique et téléphone, on l’a évoqué, ce sont vraiment des choses auxquelles ils sont accros, et il y a un phénomène amplificateur le mercredi et le week-end, en particulier sur les jeux vidéo. Le mercredi, où vous voyez effectivement qu’ils sont très nombreux à pratiquer, alors que le week-end, on voit plutôt une pratique vidéo plus intense que les jours de la semaine. On voit bien que le temps scolaire, qui est quelque chose qui norme plus la journée, induit une hiérarchie des pratiques, et probablement un encadrement au foyer qui est plus important, alors que les jours un peu plus temps libre, vont faire naître des pratiques plus intense sur certains cas.

Sur la notion de concomitance… La notion de pratiques concomitantes, c’est plutôt la notion de : « j’ai pratiqué telle activité, dans un quart d'heure donné, et dans ce même quart d'heure, j'ai fait également autre chose ». Je ne peux pas donc me référer précisément à la notion de multi-tasking, pratique simultanée de plusieurs écrans, qui est une théorie qui a beaucoup cours actuellement. Néanmoins, comme vous l'avez vu sur l’un des diagrammes antérieurs, avec de magnifiques couleurs, vous avez vu que à un instant donné, ils superposent en tout cas les pratiques, il les multiplient à loisir. Donc, dans le cas de la télévision, eh bien dans le même quart d'heure en général, ils ont aussi fait et de la musique et du téléphone. Dans le cas de l'Internet, c'est également la même situation, c'est-à-dire qu'effectivement ils vont et viennent beaucoup, de ces grands écrans structurants, vers d'autres pratiques qui vont être musique et téléphone, mais également ordinateur et jeux vidéos en particulier le mercredi.

Pour finir, sur un des derniers points, autour en particulier de ce grand écran qui habite la maison, c'est les enfants et la consommation télé. Les enfants, effectivement, consomment la télévision de manière assez identique au cours de la journée que les adultes. Cette fameuse courbe, qu'on appelle chez nous la courbe chameau, avec le pic du midi et le pic du prime, elle ressemble globalement au profil de la consommation des adultes. Néanmoins, il y a trois points à signaler. D'une part la consommation matinale, le 7h-9h ; et puis il y a de la consommation au cours de la mi-journée, on va dire de la matinée, qui est plus importante que les adultes ; et naturellement, le début de la consommation des enfants en télé commence bien plus tôt que 18h ou 18h30 : elle commence dès 16h au retour de l'école.

Ce qui est intéressant, c'est de signaler que les enfants qui ont accès au plus grand nombre de chaînes consomment encore plus la télévision que les autres, mais qu'à l'inverse, ceux qui ont aussi accès à un autre écran que la télévision, en l’occurrence Internet, la consomment certes moins, mais avec le même profil de consommation dans la journée, et finalement de manière moins importante. Mais le décalage n'est pas aussi important qu’on pourrait l’estimer : c'est pas parce que vous avez un écran Internet que vous êtes moins télévision. Aujourd'hui ce n'est pas une notion pure et radicale d’arbitrage ou de substitution, parce qu’effectivement ces pratiques, que moi je peux vous évoquer en termes de pratiques concomitantes, ceux qui peuvent évoquer des choses plus poussées au niveau du multi-tasking vous diront qu'aujourd'hui, dans un foyer, on va aussi bien avoir la télévision en fond, et pratiquer de l'Internet, ou avoir de la télévision sur son écran d'ordinateur. Quelque part, tout cela se rejoint, et il n'y a pas forcément une concurrence entre écrans : chaque écran apporte des éléments dans le cadre des enfants. Finalement, est-ce qu’il y a concurrence entre ces écrans ? On s'aperçoit que globalement, il peut y avoir plutôt une concurrence dans les activités, c'est-à-dire qu’entre périodes scolaires et périodes de vacances, entre jours avec école et jours sans école, la présence de l'écran de télévision, ou la consommation de l'écran de télévision, n'est pas forcément la même. S'il y a moins de temps libre, un temps plus normé, vous allez vous recentrer sur la télévision, et ce phénomène va être amplifié quand vous allez avoir du temps libre. Et plus vous allez avoir d'équipements sur votre téléviseur, plus vous allez avoir la possibilité d'avoir un accès à un grand nombre de téléviseurs au foyer, de pouvoir continuer votre programme, à le consommer dans la chambre, ou sur un ensemble de chaînes, plus vous allez consommer la télévision.

Le choix des programmes de ces enfants… Sur les chaînes hertziennes nationales, sur l'ensemble des 4-14 ans, donc les chaînes historiques nationales, les 7 chaînes, qui comprennent donc France 5, notamment avant 19h, on s'aperçoit que c'est la fiction qui ressort en premier, et probablement plus sur les 11-14 ans que sur les 4-10 ans. Mais le deuxième genre de programme qui est le plus consommé et demandé, ce sont les programmes jeunesse. Mais souvent, aujourd'hui, les genres développés en télévision font que ça peut être parfois assez ténu, la notion de programmes spécifiques jeunesse et programmes adulte, autour de la fiction, et éventuellement il y a beaucoup de déclinaisons qui sont faites. Quand ils ont accès à un grand nombre de chaînes, en particulier ceux qui ont accès aux chaînes thématiques du câble et du satellite, on s'aperçoit que leurs préférences vont concerner les programmes jeunesse, et les chaînes musicales : les chaînes qui proposent des clips, des concerts. Ce sont majoritairement les deux grands genres de chaînes sélectionnés par les enfants. Mais vous voyez qu'il y a là, pour le coup, dans la mesure où l'offre est relativement consistante sur le câble et le satellite, un véritable appétit pour ces chaînes.


A travers ce profil, que l'on a rapidement bâti, sur la question qui dévore qui, de l'écran ou de l'enfant, je vais vous répondre un petit peu par une pirouette stylistique : les enfants ont un véritable appétit pour les écrans. Et en général ils sont plutôt une communauté d’experts, et sur ce secteur en particulier, c'est plutôt eux qui pratiquent une socialisation inversée vis-à-vis de leurs parents. C'est-à-dire que c’est en général eux qui éduquent leurs parents à l'accès aux écrans, à quelle est la dernière techno en pointe; à il nous faut tel accès, et les parents finalement s’y prêtent bien volontiers. Pourquoi finalement ces parents s’y prêtent bien volontiers ? J'ai envie de dire : il ne faut pas oublier, que nous tous, qui sommes probablement tous dans cette configuration, plus ou moins, nous sommes nous-mêmes plongés dans cet univers numérique. Je vous disait en premier point que la tranche que nous avons étudiée, les parents ont en moyenne majoritairement entre 35 et 49 ans, voire entre 30 et 49 ans, nous avons nous-mêmes vécu la révolution numérique, l'avènement de l'ordinateur, de la console de jeux. Eux, c'est bien simple, ils ne se posent pas la question de la révolution, ils sont nés dans l’ère du numérique, et même si on n’est pas encore au paroxysme de la convergence, ils aiment déjà les associer ensemble, pouvoir créer à partir de ça, ça offre un imaginaire relativement riche, notamment dans le cadre de la musique. Finalement ils peuvent faire énormément de choses, et ils choisissent de combiner. Finalement, nous-mêmes nous avons appris à intégrer dans notre quotidien ces écrans, tandis que pour eux, la pratique est quasi innée. Même aujourd'hui un enfant de 4 ans sait prendre une photo à partir d’un téléphone portable. Et ce n'est pas rare de les voir manipuler : il ne faut pas nier cet état de fait, il faut en prendre acte.

Et le dernier point, c'est qu’effectivement les écrans sont autant de facteurs qui leur permettent de développer à la fois leur socialisation, et de nourrir leur sociabilité. Ca leur permet de rester en contact permanent avec leur tribu, avec une forme qui est gérée dans leurs relations : quand vous êtes sur le chat ou sur Messenger, quand vous envoyez un SMS, vous choisissez une forme de communication avec votre tribu, que vous allez vouloir riche, ou réduite, en tout cas vous allez exprimer une émotion qui est parfois plus proche d'une « i-motion » : au sens Internet émotion. D'autre part, c’est aussi une façon d’éprouver sa propre personnalité, c'est parfois une façon d'aller à la rencontre de l'univers dans lequel ils doivent apprendre à vivre, et d'essayer de confronter leurs propres ressentis des modifications et des changements qu'ils ressentent. Et notamment le blog dans ce cas-là peut être une illustration. C'est aussi un moyen d'alimenter leur vie sociale, qui est riche : on parle de la télévision, des programmes télé que l'on a vus la veille, ça alimente aussi les conversations avec les pairs, y compris dans cadre de l'école qui propose parfois des enseignements à partir de ces programmes vidéo.


Finalement, ces jeunes, ces enfants, sont en perpétuel échange avec un milieu homogène, cohérent, qui propose un accès multiple des écrans, mais d'autre part avec son environnement. Il est donc à la fois unique et multiple. En tous cas, ce sont purement et simplement de nouvelles générations, de belles générations médiatiques, au sens technologique d’information et de communication.



- A. Gintzburger : Merci à vous, Natalie. Effectivement, c'est la première génération qui a grandi avec le multimédia. Alors je ne voudrais pas que l’on se mette trop en retard, mais je vous l'ai précisé, à la fin de chaque table ronde, vous êtes invités à réagir et à poser des questions, on peut vous faire passer des micros. Si d'ores et déjà quelqu'un veut réagir… Oui, Madame… Qui se charge d'apporter un micro peut-être à cette personne ?



- Une auditrice dans la salle : Janine Busson, je suis présidente fondatrice d'une association qui s’appelle « Enfance Télé Danger ? ». A propos des chiffres, Madame… J'ai vu les chiffres sur la consommation télévisuelle des enfants, et les chiffres que j'ai eu moi du Syndicat national pour la publicité télévisée n'étaient pas tout à fait les mêmes : la consommation des 4-14 ans, c’était 3h14 par jour, non : les plus petits, c’était 3h14 par jour, et les plus de 14 ans, c’était 3h51 par jour. Et effectivement, les écrans, pour les plus de 15 ans, c'était bien 5h30, et vous avez dit 6h…



- N. Bevan : Non, ça n'est pas moi, je les ai reprises à mon compte pour vous montrer la journée, mais peu importe : je vous écoute, Madame…



- L’auditrice : Oui, c'est très important, cette différence, parce qu’il y a eu des études américaines, sur plus de 17 ans, et 707 enfants, qui ont montré qu’après 3h de consommation de télévision par jour, il y a 5 fois plus de risque de commettre un acte violent, que pour un enfant qui la consomme moins d'une heure par jour. Cette différence de chiffres me paraît donc très importante.


- N. Bevan : Je vais juste me permettre de répondre sur le point objectif et factuel sur lequel je peux apporter une information. Je ne sais pas, effectivement mes confrères du SNPTV qui travaillent à partir de la matière qui est produite chaque matin par Médiamétrie, pour les audiences des 4-14 ans, que ce soit celle des 4-10 ans ou celle des 11-14 ans, s’établit de manière quotidienne plutôt aux alentours de 2h05 par jour. Ensuite, effectivement, il peut y avoir, comme on l'a vu, sur les jours où il n’y a pas d’école, de contrainte sur le temps libre, en période de vacances scolaires, une consommation plus forte. Par contre les 3 heures doivent correspondre effectivement aux enfants, ceux que l'on appelle les plus gros consommateurs de la télévision. Et effectivement, si l’on répartit de manière assez dogmatique l’ensemble des enfants en trois catégories, il est probable que le chiffre que vous a donné le SNPTV correspond aux plus gros consommateurs, c'est-à-dire qu’avec la dispersion, vous avez les plus petits consommateurs qui doivent être aux alentours de 1h45, et les plus gros consommateurs qui peuvent aller jusqu'à 3h. Voilà. Mais il y a effectivement une dispersion, la réalité n'est pas une et une seule.



- L’auditrice : C’était une moyenne, que j'avais eue…



- N. Bevan : Je ne peux pas corroborer le chiffre, me fixer sur cette information, puisqu’elle n’est pas celle que nous avons délivrée.



- L’auditrice : Mais c’est celle qui est diffusée dans des magazines comme Psychologies Magazine, le Monde… Et c’est très importance par rapport à l'impact de la télévision sur le comportement des enfants, et comme le CSA est là, je pense qu'on devrait tenir compte de cette mesure. Je vais ajouter quelque chose : j’ai fait des interventions dans des écoles où avec les professeurs nous avons essayé de faire ces comptages, en temps scolaires et en temps de vacances, et ça se rapprochait des chiffres que je vous donne.



- A. Gintzburger : Merci de vos précisions. Effectivement, sur les incidences de ces écrans, sur les inquiétudes que peuvent avoir les parents, nous aurons notamment lors de la prochaine table ronde, et lors de la troisième en début d'après-midi, des précisions de spécialistes, qui viendront vous donner des informations et vous éclairer, indépendamment des chiffres eux-mêmes dont on sait bien qu'ils varient parfois d'une étude à l'autre. Merci, Madame, en tout cas.

Je vous propose, afin qu'on ne se mette pas en retard, que l'on passe à notre invitée suivante, qui est Tiphaine de Raguenel. Bonjour, merci d’être là. Vous êtes Directrice des études du Pôle Jeunesse Lagardère Active, en charge des chaînes Gulli, Canal J, Tiji et Filles TV. J'ajoute qu'auparavant vous étiez directrice des études chez TVMI, qui est une société de conseil auprès des producteurs et des diffuseurs, filiale du groupe Carat, donc vous connaissez bien ces programmes et ces questions.

Vous êtes notamment là pour nous présenter, en compagnie de Walter Detomasi, les premiers résultats de l'étude dont parlait E. Guilbart tout à l’heure, que Gulli a engagée, sur la place du multimédia dans l'univers des enfants et des familles. Je vous laisse nous en parler.



- T. de Raguenel : On est très contents d'être là aujourd'hui, c'est un peu tôt pour nous, mais contents quand même de délivrer les tout premiers résultats de l'étude en cours de réalisation. Je vais vous présenter une méthodologie dont on a réalisé une partie, et on aura les premiers résultats.


L'esprit de cette étude est de s'intéresser cette année aux enfants et aux écrans. L’idée était de créer un observatoire des enfants qui s'appelle « Gulli l’Obs », et l’idée c'est qu'on travaille dans un groupe, Lagardère Active, qui s'intéresse depuis vingt ans aux enfants, aux contenus pour les enfants et à la télévision, donc on s’est dit que c'est intéressant de mettre en commun toute l'expertise qui s’est développée dans le groupe, au niveau télévision, au niveau régie, de nos partenaires de la presse, pour essayer de mieux comprendre les enfants. L’idée de « Gulli l’Obs », cette cellule de veille et de prospective, c'est de synthétiser l'ensemble des expériences du groupe pour alimenter la réflexion autour des enfants. C'est d'avoir une structure de veille pérenne qui s'intéressera systématiquement aux enfants et aux écrans, puisque c'est le coeur de notre expertise. Depuis septembre 2007, on a lancé la première étude dans le cadre de « Gulli l’Obs », qui est une étude sur les enfants et les écrans, avec différentes ambitions. D’une part d'apporter un éclairage prospectif : c'est un peu plus qu'une étude socio-comportementale, qu’une photo de ce que font les enfants, mais de réfléchir à la manière dont cela va évoluer, aux éléments qu'on trouve dans les attitudes des enfants aujourd’hui qui peuvent se développer à terme. D’autre part, c'est aussi d’enrichir la réflexion des acteurs institutionnels, et aussi éventuellement des parents, et bien sûr d'alimenter la réflexion sur les contenus qu'on développe en interne, et enfin, de donner des clefs aux annonceurs, puisqu’on est partenaires avec la Lagardère Publicité, que je remercie.

« Gulli l’Obs » 2007-2008, le thème qu'on a retenu pour la première étude, c’est : les enfants et les écrans. Emmanuelle Guilbart et Didier Quillot ont évoqué cette question en introduction. Le nombre d'écrans dans les foyers se développe de plus en plus, les enfants sont en contact avec de plus en plus d'écrans. Et ce qui est intéressant, c'est qu'on a des écrans fixes, comme la télévision, le cinéma, mais aussi de plus en plus d'écrans mobiles, que les enfants transportent avec eux : le téléphone de leurs parents, ou les leurs pour les plus âgés d'entre eux, les consoles de jeux (on trouve les enfants en train de jouer avec des consoles à peu près partout), plus tous les écrans présents autour d’eux en mobilité : les lecteurs de DVD dans les voitures, les GPS qui sont aussi un écran et une forme de présentation de la réalité assez différente de ce qu'on peut connaître. Tout cet univers, on essaie de l'étudier dans l’étude, en prenant bien en compte des écrans fixes mais aussi les écrans mobiles. Ce qu'on veut voir, c’est comment la multiplication des écrans, quelles conséquences sur le comportement des enfants et aussi sur la cellule familiale, et comment c'est perçu par les parents, comment ils intègrent ces nouveaux écrans dans leurs pratiques éducatives.


Si on prend en détail les différentes problématiques de l'étude… Le premier point, c'est de voir quels sont les effets des différents écrans auxquels les enfants sont exposés. Quels sont les effets des images sur les enfants ? Qu'est-ce qu'ils recherchent quand ils vont vers des écrans : est-ce que quand on regarde la télévision, quand on est devant sa console de jeux, on recherche la même émotion ? Est-ce qu’on en sort avec le même bénéfice, dans la même humeur, dans le même état psychomoteur ? Ensuite, on veut étudier quels bénéfices on retire de l'écran, quels sont les écrans préférés des enfants. Est-ce qu'il y a des préférences, des hiérarchies et des écrans dont ils se sentent plus proches ? Et enfin des questions qu'on entend souvent, sur lesquelles aujourd'hui il est difficile d'avoir une réponse claire, à savoir : est-ce qu'il existe une différence entre les écrans interactifs et les écrans dits passifs, dont la télévision fait partie ? Est-ce que les enfants font la différence ? Est-ce que les parents la font ? Est-ce que l'impact est différent sur leur humeur ? Et enfin, comment les enfants font coexister le monde réel et le monde virtuel, c'est-à-dire le monde avec lequel ils sont en contact à travers ces écrans, et particulièrement les écrans de jeux vidéo ? Voilà les questions, en ce qui concerne les enfants, auxquelles on va tenter de répondre.

L’autre point qui nous semblait important, c'est de savoir comment la cellule familiale évoluait dans ce contexte, comment elle s'adaptait à ces évolutions induites par la multiplication des écrans dans le foyer. Est-ce qu'on a d'un côté un temps consacré aux écrans, et de l'autre un temps consacré à la famille ? Ou finalement est-ce qu’il n’y a pas des interactions entre ces deux temps ? Quels sont les médias que les enfants partagent avec leurs parents ? Est-ce qu'il y a des médias spécifiquement réservés aux enfants, et d'autres, comme la télévision, qui serait le média partagé, puisque souvent il y a une télévision dans le salon ? Est-ce que c'est le seul écran qu'on partage, ou est-ce qu’on en partage d’autres ? Est-ce qu'il y a de la télévision qu'on consomme individuellement ? Quels sont les moments de partage dans la journée ? Est-ce qu'il y a des moments fixes, et est-ce finalement en fonction des besoins et des bénéfices qu'on a envie de retirer d’un écran à un certain moment ? Le dernier point, enfin, c’est quelles sont les perceptions des parents. Comment perçoivent-ils la multiplication des écrans, puisqu'ils ne sont pas forcément nés avec tous ces écrans ? Généralement, on est chez des parents qui sont nés avec la télévision et notamment avec des programmes jeunesse, donc la télévision, ils connaissent bien, en revanche ils sont peut-être moins familiers d'Internet, des jeux vidéo, donc comment ils explorent avec leurs enfants ces nouveaux écrans. Comment perçoivent-ils les effets et les bénéfices des différents écrans sur leurs enfants ? Enfin, un point qui nous semblait important, est ce que les écrans interviennent dans les pratiques éducatives des parents. L’éducation se joue souvent par une restriction des plaisirs. Est-ce qu’on restreint, est-ce qu'on limite l’utilisation des écrans, et dans quelles circonstances ?


Pour répondre à toutes ces questions, elles sont nombreuses, on a décidé de mettre en place une démarche combinant plusieurs méthodologies, pour avoir un retour prospectif sur les éléments de l’étude. La première phase, celle dont on va vous présenter les premiers résultats, c'est une phase ethnologique, constituée par vingt entretiens au domicile des enfants : on interroge à la fois les enfants, également leurs frères et soeurs qui peuvent être un peu plus grands, et surtout leurs parents, et on les interroge dans leurs foyers, donc on les voit au contact avec les différents écrans, comment ils se comportent avec les différents écrans. L'intérêt de ces entretiens à domicile, c'est que cela permet de saisir, d'une part l'interaction entre les différents membres des foyers autour des écrans, chose qu'on n’aurait pas si on faisait des entretiens hors domicile, et d'autre part, cela permet aux enfants d'exemplifier leur comportement, puisqu'ils ont parfois des capacités verbales limitées, notamment pour les plus petits qu'on a interrogés : ça leur permet vraiment de montrer ce qu'ils ne peuvent pas toujours exprimer.

L'autre phase, c'est d'interroger des experts de l'enfant, des sociologues, des psychanalystes, des soignants, et des enseignants évidemment, puisque ce sont des témoins privilégiés de l'enfance et ils peuvent nous livrer les réflexions qu'ils ont sur les enfants et les écrans, l'idée étant de croiser les résultats qu'on aura entre ce qu'on obtiendra au domicile et ce que les experts évoqueront.

Et dans un troisième temps, l'idée est de compléter cet enseignement par un bilan quantitatif, pour essayer de hiérarchiser toutes les informations obtenues dans les entretiens à domicile et dans les entretiens avec les experts, et voir quels sont réellement les enfants et les parents concernés par les pratiques et les comportements qu'on aura vus dans la première partie.


Juste un dernier point méthodologique avant de vous donner les premiers résultats. On s'est intéressé aux enfants de 6 à 11 ans, par rapport à ce que Natalie a dit, on ne prend qu'une partie des enfants. Pourquoi cet âge-là ? Parce que pour les chaînes Lagardère, c'est un peu le cœur de cible des enfants auxquels on s'adresse, c'est notre public principal. Aussi parce que c'est l’âge des principaux apprentissages à l’école: l'apprentissage de la lecture, de l'écriture, du calcul, et enfin parce que c'est l'âge de l'apprentissage de l'autonomie, d’acquisition d'une autonomie dans la famille, donc c'est aussi un âge clé de ce point de vue-là. Je l'ai déjà dit, on s'intéresse vraiment à tous les types d'écrans, les écrans fixes et les écrans mobiles, au sein du foyer et en dehors du foyer. Je vais passer la parole à Walter qui va vous présenter les premiers résultats.


- A. Gintzburger : On est impatients d’avoir ces résultats. Juste deux mots pour dire que vous êtes ethnologue à « Ethnologie appliquée », et que votre travail est d'étudier les faits culturels contemporains, et notamment la télévision. Vous avez mené de nombreuses études sur l'enfance et la jeunesse face aux médias. L'ethnologie appliquée, c'est réaliser des études sur la place des écrans dans la vie des familles et des enfants. Les résultats, s'il vous plaît !



- W. Detomasi : Oui, bien entendu. Je vous rappelle que nous sommes dans une première phase d'étude, que nous avons réalisé des entretiens de type ethnographique. C’est-à-dire que nous sommes allés chez des familles, dans des foyers, et que nous avons interviewé l’ensemble des enfants qui étaient présents dans ces foyers, et aussi les parents, et parfois même leur voisinage. Au cours de ces entretiens, que nous avons filmés, et à la fin de cette présentation, nous vous présenterons un documentaire…

Pour commencer à vous délivrer les résultats de cette étude dont on a tellement parlé, on peut d’abord effectuer un premier constat. Notre échantillon ne nous permet pas d’effectuer de mesure, cependant nous n’avons trouvé aucun enfant qui se soit avéré en contact avec moins de quatre écrans. Ils sont en rapport avec le téléphone : entre 6 et 11 ans, ils n’en possèdent pas encore, du moins pas dans notre échantillon ; en revanche ils sont en contact avec celui de leurs parents, notamment celui de la mère. Ils sont en contact avec de nombreux ordinateurs : souvent, il y en a deux, un portable et un fixe. Ils ont des consoles de jeux, souvent plus d’une : on a trouvé des enfants qui en avaient quatre. Et aussi, il y a les téléviseurs, qui sont parfois au nombre de trois ou quatre par foyer. Ceci n’est pas un suréquipement voulu par les familles : c’est juste que l’obsolescence technologique n’implique pas que les objets soient en mauvais état, ont cessé de fonctionner et disparaissent. Ce qui arrive avec les postes de télévision, c’est qu’on les déplace du salon vers les chambres des enfants, cela arrive aussi avec les consoles de jeux.

Donc les enfants sont effectivement en contact avec de nombreux écrans. Et ils le sont non seulement au foyer, mais également à l’école. Personnellement je ne le soupçonnais pas et pourtant j’ai des enfants, nos enfants sont en contact avec des écrans à l’école, et non pas seulement dans une visée pédagogique ou éducative : les écrans servent aussi à les garder dans le préau quand le personnel est insuffisant et qu’il pleut. Cette fonction d’accompagnement et de gardiennage des écrans a largement débordé les mères, elles-mêmes débordées, qui n’arrivent pas à garder leurs enfants et de ce fait les confient à la télévision ou à tout autre écran. Cette réponse au débordement a atteint l’école : la garde de nos enfants, l’animation, est confiée à des entités artificielles que sont les écrans.

Je voudrais aussi dire qu’ils sont nomades, et que les enfants les emportent avec eux afin d’occuper leur temps de loisirs, ce que l’on appelle dans le jargon de notre métier « le temps interstitiel » : ces petits laps de temps qui s’écoulent entre deux choses qui elles sont importantes, ou sont des activités organisées. Donc ces temps interstitiels, nos enfants les occupent souvent en utilisant des écrans, de manière presque compulsive, et notamment leur console de jeu. Ce qui est intéressant également, c’est que la convergence n’est pas tout à fait là, les écrans n’ont pas la complexité voulue peut-être par ceux qui les utilisent, néanmoins ils présentent déjà de nombreuses fonctionnalités. A titre d’exemple, la console qui s’avère la plus nomade de toutes celles que nous avons identifiées, celle que les enfants emportent avec eux avec le plus de plaisir, c’est la console qui est communicante, c’est-à-dire celle qui leur permet d’effectuer des jeux en réseau, dans les parcs, sur les balcons, au pied de leur immeuble : c’est cette console-là qui est préférée, parce qu’elle a une fonction supplémentaire, elle n’est pas close, elle est ouverte sur du réseau. Et le réseau évidemment échappe à tout contrôle, puisque nos enfants peuvent entrer en contact avec n’importe qui possédant la même console et se trouvant à environ une cinquantaine de mètres de là où ils se trouvent. Nous avons identifié des enfants, par exemple, dans une cité, qui jouaient de balcon à balcon, tout simplement. Alors les parents pouvaient s'imaginer qu'ils étaient seuls en train de jouer sur le balcon de leur appartement, de leur maison, non : ils n'étaient pas seuls, mais avec leurs amis en train de jouer en réseau. Par ailleurs, les parents peuvent penser que ils peuvent contrôler ce que font leurs enfants par le biais des achats des jeux vidéo. Eh bien non, ils se trompent, parce que bon nombre de ces jeux peuvent être partagés si seulement l'un des joueurs le possède. Donc ce développement des écrans, le développement des fonctionnalités des écrans, fait échec à la plupart des stratégies de contrôle et de régulation auxquelles nous avons été confrontés.



- A. Gintzburger : Cela va rassurer les parents ! Cela fera l’objet de la deuxième table ronde : vous allez nous rassurer.



- W. Detomasi : Ensuite, il en va de même pour Internet. Evidemment, Internet, et cela va de soi, je ne vous apprends rien du tout, Internet est une forme de fenêtres, de carrefours, ouverts sur une multitude de choses, et une multitude de fonctions différentes. L'Internet, c’est tout aussi bien de la recherche d'informations, et nos enfants très tôt apprennent à demander à Wikipédia ce qu'il convient de savoir à propos de certains sujets, entre autres scolaires. C'est particulièrement intéressant, car si l’information est emmagasinée dans le réseau, il est inutile de l'acquérir par soi-même. Ce qui est important, c'est de posséder non pas le savoir, mais la capacité réflexive qui permet de l’utiliser. Voilà le type de mutation à laquelle on est confrontés, à laquelle on peut s’attendre sous peu. Internet, de toute manière, vous avez du mal, à moins d’aller regarder tout près ce qu'ils font, car ils peuvent consulter Wikipédia, aller sur des sites de télévision, ou sur des sites qui sont des robinets à jeux, des jeux plutôt simples, mais qui fonctionnent comme des jeux vidéo.

Alors la console de jeux, qui peut être elle-même communicante, et dont il est probable que les constructeurs s’avisent de cette potentialité, il est probable que l’on assiste à l’extension des possibilités technologiques, c'est-à-dire qu'elles deviennent de plus en plus communicantes, plus proches d’un téléphone qu’elle ne l'est aujourd'hui.

Et puis finalement la télévision, qui est elle-même, même si elle demeure un média plutôt passif, le poste lui-même peut aussi accueillir de nombreuses consoles de jeux : c’est un poste dont la plasticité est plus grande que celle que l'on imagine. A titre d'exemple, nous avons visité une famille qui possédait trois postes de télévision, un dans le salon et un dans chacune des chambres des enfants. Le premier bénéficiait de l’offre élargie, le deuxième de la TNT, il était dans la chambre du garçon, le plus âgé des enfants, et le troisième n’était connecté à rien du tout et ne pouvait même pas recevoir les chaînes hertziennes, mais était une base de diffusion, pour les DVD et d'autres supports. Allez effectuer un quelconque contrôle dans un tel contexte, où chacun peut finalement consommer, et collectivement et individuellement, à sa guise.


Alors voici l'une des pistes, encore une fois je ne suis en train de vous délivrer que les premiers résultats de l'étude, les premiers constats, qui ont souvent davantage la forme d'une interrogation que d’un constat définitif. Mais je vous propose une première distinction, qui nous a semblé au cours de l'analyse de ces premiers entretiens, l'une des plus riches. Alors on a parlé de médias fixes, de médias interactifs, l’interactivité étant une forme de nouveauté, qui condamnait la télévision à l’obsolescence : c'est un peu ce que l'on entend un peu partout. La distinction qui nous a semblé la plus pertinente, la plus riche, en termes de la capacité à nous permettre de produire des analyses, c'est qu'il y a deux sorte de médias. Des médias « du récit », c’est la télévision, qui raconte des histoires, plus ou moins violentes ou plus ou moins drôles, mais ce sont des histoires, c'est-à-dire qu'il s'agit d’un média du récit. Et d'autres médias qui ne sont pas des médias de l'interaction : l’interactivité est une potentialité technologique, mais qui ne dit strictement rien pour celui qui se trouve face à elle. Ce sont des médias « de l'action ». Les médias interactifs sont pour ceux qui les utilisent des médias de l'action. Ceci est particulièrement intéressant, car d'une part, face à la télévision, on a des enfants qui sont dans un rapport, lorsqu’elle joue son rôle, dans un rapport qui est plutôt de type qui est proche de la rêverie, qui est un peu hypnotique, il s'abandonne au flot d'un récit, qui va le porter d'un point de départ à un point d'achèvement. En revanche, dans le cadre des médias interactifs, ils sont dans le domaine de l'action. C'est dire que l'écran n'est plus le support d'une fiction, le support de quelque chose qui n'existerait pas, mais plutôt un médiateur entre un acteur et une réalité, qui se trouve par-delà l’écran. C'est, pour ceux qui conduisent à l'aide d'un GPS, c'est un peu à la manière d’un GPS : la conduite n'est plus la même lorsque le GPS fonctionne, et lorsqu'il ne fonctionne pas, notre rapport à la route n'est plus du tout pareil, le rapport à la trajectoire n'est plus du tout pareil. Qui s'aviserait d'imaginer qu'il y a une réalité qui est celle de la route, et une autre qui serait virtuelle, parfaitement fictionnelle, qui serait celle du GPS ? Si c’était le cas, eh bien vous auriez des problèmes. Or ce n'est pas le cas. Dans le cadre du rapport des enfants aux écrans, lorsque ces écrans sont interactifs, et permettent de l'action, ils établissent avec ces écrans le même type de rapport que le conducteur d’un véhicule établit avec son GPS : c'est un agent de médiation entre une réalité donnée, sur laquelle il importe d’agir, et une autre réalité qui est celle de l’acteur.

A titre d'exemple, et c'est à ceci que cette distinction entre média « du récit » et « de l’action » nous a semblé intéressante, les enfants désignent l'avatar qu’ils manipulent sur leur console de jeux, par le pronom « je ». Il se trouve que ce sont eux qui meurent, par exemple nous avons trouvé des enfants qui nous expliquent qu’ils trouvent très grave de mourir, que cela les dérange. Ce sont eux qui frappent lorsqu'ils font de la boxe, ce sont eux qui dribblent lorsqu'ils vont marquer un but, ce sont eux qui apprécient ce moment magnifique où ils peuvent prendre une batte de base-ball et s'attaquer à quelqu’un afin de lui dérober son véhicule. Le pronom « je » est utilisé pour désigner cet avatar qu’ils manipulent. C'est une situation relativement nouvelle, qui mérite que l'on s'y intéresse car cela signifie que l'on peut aller bien au-delà de ce que nous imaginons. L'enfant entretient un rapport avec son jeu, de la même manière que le pilote de ligne s'entraîne avant de piloter un avion : il s'entraîne sur un navire virtuel. Or, les écrans en général, et en particulier les écrans « de l'action », offrent à nos enfants, et j’attire votre attention sur ceci, offrent à nos enfants non pas des réalités virtuelles, mais plutôt des réalités expérimentales. Ce que l'on fait par rapport à l'écran que l'on manipule, ou qui nous permet de manipuler des êtres qui se trouvent par-delà sa surface, ce que l'on fait, c'est s’entraîner à quelque chose. On s'entraîne à de multiples choses.

Alors face à tout ceci, vous voyez, nous avons avancé un peu, mais nous sommes loin d'avoir retrouvé la fin de notre histoire, de cette histoire du rapport des enfants aux écrans. D'autre part, ce qui est intéressant, c'est que les enfants, comme leurs parents, ont identifié deux sortes de risques. Les enfants en parlent également, d'ailleurs ça me fait un peu sourire, certains d’entre vous se reconnaîtront, on entend beaucoup de parents qui se plaignent du fait que leurs enfants ne respectent pas du tout ces machines, qui coûtent relativement cher, plus de 100 € pour une console de jeu, qui ça s'abîme trop facilement, qu’ils les cassent, qu’ils les oublient, voire il semblerait qu’il y ait un rapport assez sadique avec ce type de support de la part des enfants.



- A. Gintzburger : On posera la question cet après-midi, on aura des psychologues qui pourront nous le dire…



- W. Detomasi : En tout cas nous avons… Peut-être le terme d'ethnologue n'est pas en mesure d’utiliser avec pertinence ce vocable qui désigne une perversion, mais il est en mesure de constater un certain nombre de choses. L'enfant qui manipule un écran, à certains moments, et là ce n'est plus le cerveau qui parle mais c'est le corps qui parle à sa place, il atteint un certain niveau d'énervement tel, qu’il se sent dans le besoin de mettre compulsivement fin à l'activité qu'il est en train de réaliser. Concrètement, il se roule par terre, et lance sa console de jeu qui s'écrase sur le mur, par terre etc… Il y a une surexcitation psychomotrice, c’est le terme, dont les mamans sont conscientes, car elles le voient. Elles voient qu'elles doivent intervenir. Lorsque l'enfant atteint un niveau d'excitation qui n'est pas normal ou pas favorable à son développement, qui le place dans une situation qui le confine à l'asthénie, les mamans interviennent, et les enfants, lorsque leurs mamans n'interviennent pas, et qu'ils dépassent un certain seuil d’excitation, ils mettent fin, parfois de façon peu académique, aux jeux qu'ils sont en train de réaliser.

L'autre facteur, et là les enfants sont aussi d'une certaine manière conscients de cela, comme leurs mères, c'est le temps passé. Et là, effectivement, le temps passé désigne un surinvestissement. Au delà d'un certain temps…



- A. Gintzburger : Et les deux événements sont évidemment liés. La surexcitation arrive nécessairement après un certain temps passé…


- W. Dematosi : Oui, effectivement. Mais par exemple, la télévision surexcite rarement. La surexcitation nerveuse est surtout liée à un jeu interactif, à l'action. En revanche, on peut estimer qu’on a passé trop de temps devant la télévision, aussi. D'ailleurs c'est assez extraordinaire, parce que c'est finalement cette télévision qui fait l'objet de la plus grande régulation parentale, davantage que dans le domaine de la connectique ou des jeux vidéo. Il semblerait qu’elle soit moins porteuse d'avenir, de modernité, et que les parents la connaissent mieux que les jeux vidéos, donc ils sont plus compétents que lorsqu'il s'agit de réguler les rapports de l'enfant à la télévision. Cette compétence disparaît lorsqu’il s’agit de réguler les rapports de l'enfant à la console de jeux. Alors, ces deux facteurs sont, d'une part, la régulation du temps, et d'autre part il s'agit de mettre un terme à l'expérience lorsque l'enfant devient trop énervé. Alors, ce qui y est intéressant dans tout ceci, l'un des éléments intéressants, c'est que très souvent, lorsque l'on atteint un niveau d’énervement excessif avec la console de jeux, on se repose en regardant la télévision : voilà le schéma naturel des choses. C'est-à-dire que l'activité de la console est bien de l'ordre de l'action, cela suppose une fatigue, et cette fatigue est compensée par le fait de se reposer devant la télévision.

Pour conclure, parce qu'on nous a beaucoup parlé des parents, on a aussi interviewé quelques professionnels de la chose, et effectivement, on sent une certaine inquiétude. Et tout ceux qui nous parle d'inquiétude, se sentent quelque peu investis d'une fonction de représentation des parents, qui sont inquiets de ce qui arrive aux enfants face aux écrans. Ils ont souvent raison, mais pas toujours. Tout simplement parce que l'attitude des parents, vis-à-vis de l'ensemble des écrans, est une attitude ambivalente. Cela veut dire qu'ils ne savent pas trop bien ce qu'il faut en penser. Tout simplement, les parents considèrent qu’effectivement les écrans comportent de nombreux risques, les risques de confronter nos enfants, ou leurs enfants, à des situations d’une violence inhabituelle, antisociale, comme nombre de jeux de massacre par exemple. Il y a une certaine crainte, liée aux mauvaises fréquentations ou mauvaises situations dans lesquelles ils pourraient, même imaginaires, se retrouver, en contact avec les écrans. Mais ils considèrent également, que les écrans sont un facteur important, déterminant, lorsqu'il s'agit d'acquérir un contenu éducatif. A titre d'exemple, nous avons trouvé des pères, c’est souvent le fait des pères, ceci, qui disent : « Voilà, mon enfant était rétif à la lecture. Depuis que nous faisons ensemble un jeu de rôle, où il y a des consignes à lire, des textes à écrire, des messages à envoyer, il a fait un énorme progrès en termes de lecture et d'écriture ». Et vous savez très bien que nos enfants sont assez rétifs à effectuer ces deux types d'expérience. Ensuite, les écrans sont pour les parents un signe de modernité. Non pas qu'ils en soient maîtres, de cette modernité, mais ils savent que les écrans sont appelés à jouer un rôle de médiation de plus en plus grand, entre l’acteur et le monde sur lequel il s'agit d'agir. Les parents considèrent qu'il n'y a point de salut pour leurs enfants en dehors du rapport aux écrans, que ce rapport aux écrans détermine leur capacité d'accession à la modernité. C’est pourquoi ils continuent à leur acheter des consoles de jeux, qui suscitent leur méfiance : parce qu’ils pensent que la capacité à utiliser ces technologies de l'action détermine la future capacité de leurs enfants à s'inscrire dans le monde dans lequel ils sont appelés à vivre. Voilà.



- A. Gintzburger : Merci beaucoup. C'est effectivement très intéressant. Tous ces points effectivement très précis sur le comportement des enfants à l’égard des écrans, ainsi que les inquiétudes des parents, on va revenir dessus bien sûr, lors des tables rondes suivantes.

Les parents sont-ils dépassés ? Sont-ils légitimement inquiets, ou fantasment-ils sur tous ces écrans ? C'est ce dont je vous propose de débattre après une courte pause. Si vous voulez boire un petit café, on se retrouve dans dix minutes. Merci.


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